Ethique et TIC, la Blockchain comme outil de gouvernance des données


par Sajida Zouarhi

Le Token : de la Propriété comme monnaie d’échange à la gestion d’Accès comme ressource

 

Il est intéressant lorsqu’on étudie les données de se pencher sur la notion de propriété. Contrairement à certains objets du monde physique, il n’y a pas de réponse simple à la question : « à qui appartiennent les données ? ». Quand un utilisateur produit des données avec un objet connecté (par exemple de type Fitness) et que celles-ci sont remontées sur la plateforme de l’équipementier qui ensuite les utilise « à des fins d’amélioration du service » ou plus simplement en le revendant à des tiers, s’agit-il des données de l’utilisateur en train d’être vendues à des tiers sans son consentement ? Ou est-ce la façon normale de procéder et devons-nous l’accepter ?

 

Montres connectées

 

Dans ce cas on note que l’équipementier a participé à la création de la donnée (sans son objet connecté pour capturer cette donnée, elle n’existerait pas), et que l’utilisateur a également été acteur de la création de la donnée (sans son utilisation de l’objet et sans ses signes vitaux, la donnée n’aurait pas existé). Aujourd’hui les données sont utilisées comme monnaie d’échange. C’est par exemple le cas lorsqu’on demande à l’utilisateur ses données en échange de l’accès à un service « gratuit ». On ne compte plus les exemples de cette pratique qui a connu un essor considérable durant les deux dernières décennies (Facebook, Twitter, Instagram etc.). Les données utilisateurs sont aussi le carburant des plus gros systèmes de service actuels : réseaux sociaux et publicités, services de recommandation (vente de produits), services de mise en relation (applications comme Uber) qui s’épanouissent par-dessus ces écosystèmes de données. En somme, sans les données des utilisateurs ces systèmes ne seraient que des coquilles vides.

On constate que la propriété d’une donnée (par essence numérique ou digitale) a peu à voir avec la propriété d’un objet physique dans le monde réel.

Au quotidien quand un utilisateur possède un objet (une voiture ou un bijou précieux), il possède également un titre de propriété qui le prouve (une facture ou pour certains objets de valeur un certificat) et au quotidien l’objet est soit au côté de son utilisateur, soit dans un espace auquel il a accès. Dans le monde virtuel c’est bien plus compliqué étant donné que l’utilisateur ne stocke pas lui même ses objets virtuels (données) dans une base de donnée privée, et que jusqu’à présent il n’existe aucune attestation prouvant qu’un utilisateur est à l’origine de ses données.

Au contraire, ces dernières sont éparpillées dans des Datacenters (entrepôts de données) sous la responsabilité de multinationales. Si quelqu’un souhaite accéder, vendre ou analyser ces données, de quels moyens concrets et réalistes l’utilisateur dispose-t-il aujourd’hui pour l’en empêcher ? Le sujet important est donc ici de donner à l’utilisateur le moyen de reconquérir ses données. Il se trouve que la Blockchain est un moyen de choix pour y parvenir si tant est que les mentalités évoluent avec la technologie comme outil.

 

Datacenter Google — stockage des données des utilisateurs

 

Aujourd’hui la Blockchain nous laisse imaginer un monde où l’on pourrait rester propriétaire de nos données tout en les mettant à disposition d’autres personnes, une sorte d’usufruit virtuel. L’utilisateur-propriétaire pourrait produire des données et décider qui y aura accès.

C’est dans la gestion de l’accès que l’on retrouvera finalement l’essence de ce qu’on appelle la propriété. Être propriétaire d’un bien signifie avoir pleins pouvoirs sur l’usage qui en est fait, il est donc possible avec des systèmes Blockchain d’atteindre ce degré de souveraineté de l’utilisateur. On peut citer comme exemple le système uPort « Self-sovereign Identity ». Il s’agit d’un projet Blockchain de gestion de l’identité qui permet notamment de générer des attestations sur l’identité d’une personne ou d’une donnée mais aussi sur des Claims (revendications) permettant par exemple de prouver qu’une personne et une donnée sont liées.

Imaginons une plateforme médicale utilisée pour réaliser des études longitudinales sur des données de patients. Chaque utilisateur pourra alimenter cette plateforme via son dossier médical dont il est désormais propriétaire et ainsi améliorer la pertinence du système de santé dans son ensemble. Aujourd’hui les systèmes sont en silos et les données sont « propriétaires » (détenues par des institutions ou des laboratoires) ce qui rend difficile l’analyse de données à grande échelle et sur de longues durées. Une plateforme médicale telle que décrite ci-dessus permettrait aux initiatives de médecine préventive et personnalisée de réellement progresser pour le bénéfice de tous.

On peut également imaginer une monétisation de l’accès aux données via le concept de Market Place (bourse) de données — qui aujourd’hui bien qu’existantes dans certains secteurs sont souvent caduques faute d’avoir atteint une masse critique intéressante. De telles Data Market Place pourront concurrencer directement les GAFA tout en incluant l’utilisateur dans la création de valeur générée grâce à ses données et en proposant une plus grande traçabilité et transparence dans les flux de données.

 

 

Prenons un exemple, une entreprise développe un algorithme et ce dernier apprend des données de 100000 utilisateurs qu’il a trouvé sur une Data Market Place alimentée par des milliers d’utilisateurs. Ce faisant, l’algorithme devient plus performant et propose un service à très forte valeur ajoutée (recommandation personnalisée, mise en relation pertinente etc.). L’entreprise va donc gagner beaucoup d’argent grâce à ce service et on pourrait considérer qu’une partie est bien sûr le dû de l’entreprise qui a mis en place le service et financé la R&D, et que l’autre serait logiquement à redistribuer aux 100000 utilisateurs ayant, par leurs données, contribué au succès et à la pertinence de cet algorithme. C’est ici que la notion de « Token » citée dans le titre intervient. Ce cryptojeton virtuel peut représenter bien des choses : un droit d’accès, une unité de ressource, un objet virtuel, une action d’une entreprise, une dette etc. Les Tokens possèdent les propriétés de base de la monnaie : c’est une unité de compte, une réserve de valeur et un intermédiaire dans les échanges. De plus, le Token n’est pas duplicable et il est impossible de dépenser deux fois un même jeton.

Il est l’outil idéal, apporté par la Blockchain, à la problématique de propriété et de gestion d’accès et de ressources. On peut donc imaginer que lorsque l’entreprise a acheté des droits d’accès à certaines données sur la Data Market Place, elle a payé ses droits en tokens qui sont allés dans le compte de chaque utilisateur concerné par la requête (la Data Market Place maintient donc un Mapping entre les données et les comptes utilisateurs). Par la suite on peut imaginer que ces Tokens aient un prix déterminé par la plateforme selon un cours (offre / demande) comme une sorte de cryptomonnaie de la donnée.

Enfin, il est essentiel de voir que la Blockchain seule ne suffit pas. En effet, ce n’est pas une solution miracle aux problèmes techniques ou de gouvernance. Avec la Blockchain on ne peut réussir à mettre tout le monde d’accord ou à sécuriser des données. En revanche elle offre un fabuleux moyen d’y parvenir.

 

De plus dans la plupart des cas d’utilisation de la Blockchain, on se rend compte qu’il faut la compléter par d’autres briques technologiques pour qu’elle accomplisse la fonction qu’on lui prête et que le service escompté soit effectivement rendu. Par exemple une Blockchain ne peut s’engager sur la véracité des données que l’on y stocke, elle ne fait pas de tri. En revanche une fois la donnée stockée, la Blockchain pourra préserver son intégrité en empêchant quiconque de modifier son contenu et pourra fournir la preuve non-répudiable de l’état d’une donnée à un instant t. Toutes les briques technologiques utilisées dans les premières Blockchains étaient disponibles dans le monde informatique depuis plusieurs décennies. C’est donc en l’association astucieuse de ces technologies que réside la réelle innovation Blockchain. La Blockchain est plus une nouvelle façon de procéder qu’une nouvelle technologie. Il est certain que ce nouveau paradigme sera adopté dans la plupart des systèmes informatiques de demain pour leur conférer des propriétés fortement en demande telles que la transparence, la fiabilité, l’intégrité, la provenance, la traçabilité, etc.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Blockchain est impartiale et sécurisera toutes les données qu’on lui envoie

 

 

Le Smart Contract : une réponse à la complexité kafkaïenne de nos systèmes actuels ?

“Le jugement n’intervient pas d’un coup ; c’est la procédure qui insensiblement devient jugement. — Franz Kafka, le Procès (1933)”

 

Le monde Blockchain évolue très vite et se dote de plusieurs sous-éléments dont il est important de saisir le rôle. Précédemment, nous avons introduit la notion de Token, il convient maintenant de parler des Smart Contracts et de leur potentiel. En effet, la Blockchain constitue actuellement un moyen de renverser certains rapports de force qui ont cours depuis plusieurs décennies voire des siècles. L’un des outils pour y parvenir est indéniablement le Smart Contract. Les Smart Contracts sont des programmes informatiques qui, une fois déployés sur un réseau de type Blockchain, permettent d’embarquer une logique métier et de l’exécuter avec la garantie que ses termes et conditions sont infalsifiables.

L’inversion du rapport de force que la Blockchain permet va faire émerger de nouvelles chaînes de valeur dans la plupart des industries. On peut le voir déjà dans le secteur de l’Assurance avec le produit Fizzy, développé par Axa, qui propose à ses souscripteurs d’être indemnisés directement et automatiquement en cas de retard de leur vol. L’époque où les assureurs gagnaient de l’argent en comptant sur la lourdeur des processus de remboursement pour décourager une majorité de clients à réclamer leur dû serait-elle en train de toucher à sa fin ?

 

Une illustration toujours d’actualité de l’absurdité de notre machine administrative telle que la décrivait Kafka

 

Les industries les plus impactées par cette transformation sont bien celles où la valeur repose davantage sur une activité d’intermédiaire ou de tiers que sur une activité humaine ou sur une expertise difficilement automatisable. Pour citer un exemple français, prenons le métier de Notaire. Un métier reposant beaucoup sur l’authentification d’actes (signature avec un sceau) et la conservation de documents. Il est aisé de voir comment tout ceci peut être réalisé avec une Blockchain et comment ce métier, s’il ne disparaît pas totalement, devra se transformer en se focalisant sur la partie humaine des activités, le reste pouvant être automatisé et revenir à un coût plus faible pour le client.

La chaîne de valeur est donc bousculée et pour s’en donner une idée, il suffit de s’intéresser à l’émergence des économies sociales et solidaires ou, dans ce domaine Blockchain, à l’émergence de DAOs (Decentralized Autonomous Organizations). Ces dernières peuvent être définies comme des organisations fonctionnant grâce à un programme informatique qui fournit des règles de gouvernance transparentes et immuables à une communauté. Il n’y a pas d’autorité centrale comme dans les organisations actuelles. Les décisions sont prises collectivement et les bénéfices sont redistribués.

On voit déjà des alternatives à Uber ou à Amazon émerger de communautés Blockchain. Après tout, une DAO comprenant des acteurs du monde du transport à la personne et des particuliers pourrait mettre au point les règles d’une application comme Uber, financer son développement par Crowdfunding classique ou ICO (Initial Coin Offering), celle de Tezos par exemple a levé 233 millions de dollars, et laisser la DAO gérer les affaires courantes en étant sûr de la légitimité de l’opération et en gardant un contrôle commun sur les prix et les marges. Encore une fois ce n’est ni l’argent, ni la technique qui manque mais bien un outil de gouvernance et le fait de savoir que c’est possible. La valeur créée par un réseau d’acteurs pourra donc se redistribuer horizontalement, des acteurs « non desservis » précédemment (les utilisateurs par exemple) pourront désormais en avoir leur juste part. La valeur cessera d’emprunter la voie à sens unique de nos économies traditionnelles.

 

DAO — Organisation décentralisée autonome

 

Le magazine The Economist titrait en 2015 « The trust machine » en référence à la Blockchain. Une interprétation courante est donc de se dire que la Blockchain se substituera à la confiance traditionnelle entre les acteurs. Sur le Bitcoin c’est certainement vrai, sur d’autres applications plus complexes du monde réel ce n’est pas le cas.

« Avec la Blockchain, la confiance ne disparaît pas : elle change de nature. »

La confiance n’est plus binaire : confiance aveugle ou suspicion automatique. Elle devient modulable au niveau le plus fin : choix des noeuds qui constitueront le réseau Blockchain, choix de leur rôle (noeuds avec pouvoir de validation des transactions ou non), choix des données auxquelles ces noeuds auront accès etc. Ainsi, le temps où, pour accéder à un service, on devait accepter une confiance totale et non modulable sera révolu avec l’apparition de services déployés sur des Blockchains ou via l’usage de DAPP (Applications Décentralisées), ces applications dont l’infrastructure repose sur une Blockchain.

La confiance traditionnelle est donc amenée à disparaître au profit de la confiance numérique. Dans certains secteurs contraints au niveau légal tel que le domaine de la Santé, on voit qu’une grande part du process reste entre les mains des êtres humains (soignants, patients) auquel on fait confiance (de manière paramétrable car il est toujours possible d’intégrer des garde-fous). Cela est tout à fait normal, et ne revient pas à une « recentralisation » des systèmes. La Blockchain ne pourra jamais être un substitut au système de santé, mais elle peut le rendre plus efficace, plus économe et plus pertinent. Elle peut généralement être utilisée comme :

  • un outil technique (base de données décentralisée avec caractéristiques de transparence, de sécurité, d’automatisation),

  • un outil de facturation et de remboursement simplifié (grâce aux Smart Contract et aux tokens),

  • un outil de gouvernance (décentralisation, diminution des silos, les mêmes règles sont appliquées partout sans possibilité de corruption).

Revenons sur la gouvernance. Dans la plupart des projets qui échouent le problème n’est pas technique mais humain. Plus précisément, on observe que les acteurs n’arrivent pas à se mettre d’accord sur les processus de fonctionnement ou de contrôle, ils n’arrivent pas à se projeter ensemble (et avoir confiance en cette projection), et quand ils imaginent des cas de litiges futurs (comptable, légal ou autre) ils ont du mal à savoir s’il y aura une justice ou si les autres acteurs pourraient se liguer contre un acteur. Souvent dans ces cas-là, ils feront appel à des tiers de confiance qui parfois n’ont d’autre valeur ajoutée que celle d’être un tiers, et donc par définition d’être neutre dans les litiges et impartial dans leur résolution. La Blockchain apporte des alternatives à ces tiers. Cette technologie transforme et améliore la plupart des composantes de notre économie traditionnelle : les intermédiaires, les médiateurs, les monnaies d’échange, le troc, les bons, les certificats, etc.

On peut désormais créer fort simplement une monnaie ou représenter unitairement une ressource ou un service grâce aux Tokens. Concernant les intermédiaires humains et les tiers de confiance, la Blockchain peut jouer ce rôle. Par exemple entre un acheteur et un vendeur qui ne se font pas confiance, un Smart Contract peut bloquer les fonds de l’acheteur en attendant la bonne réception du produit puis transférer ces fonds au vendeur. En cas de litige, des médiateurs prédéfinis interviennent et peuvent débloquer la situation dans un sens ou dans l’autre (en votant pour le remboursement de l’acheteur ou pour le paiement du vendeur avec des systèmes de multisignatures).

Enfin, la Blockchain n’est pas « intelligente », tout ce qui est décrit précédemment correspond à ce que nous — ensemble et non pas individuellement — pouvons en faire pour créer des meilleurs services.

Ainsi, la façon dont nous utiliserons la Blockchain dans les prochaines années fera la différence entre réussir à passer dans une nouvelle ère où la confiance numérique n’est pas un Buzz Word mais bien le socle de notre civilisation, ou échouer et refaire — mais sous un nom plus attrayant- les mêmes systèmes qui ont fait tourner notre économie et qui ont régi les interactions commerciales durant les derniers siècles en excluant certains pour enrichir d’autres.

Sajida Zouarhi Blockchain Architect @ConsenSys, PhD Student in Computer Science, Founder of the Kidner Project, President of the eHealth & Blockchain Think Tank

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